Amor fati

News
Disques
Concerts
Residences
Actions Pedagogiques

Médiation & Sensibilisation
Musiciens
Presse
Contact
Liens
Newsletter
Joël Pagier © Improjazz
S'il est de ces albums autour desquels on tourne pendant trois jours avant de trouver une brèche vous conduisant au nerf de la musique, d'autres vous sautent immédiatement aux oreilles et au cœur avec l'évidence d'un point d'exclamation ! Ainsi de ce "En sa propre nuit" gravé par le duo Hors-Ciel du chanteur Beñat Achiary et du percussionniste Didier Lasserre, dont le premier opus date déjà de 2004 et qui documente un concert donné le 30 avril 2011 au Studio 106 de la Maison de la Radio, dans le cadre de l'émission A l'improviste d'Anne Montaron. Un bref extrait était alors passé sur les ondes de France Musique, lors du flash d'une demi-heure royalement octroyé par la chaîne à la seule animatrice encore susceptible de traiter de l'improvisation, mais c'était bien sûr insuffisant pour se rendre compte de la puissance de cet enregistrement.
En quoi ce live est-il d'ailleurs si évident et si puissant ? La première réponse qui vienne à l'esprit repose sur leur aptitude à se lancer à corps perdu dans ce langage qui est le leur depuis dix ans peut-être, sans la moindre retenue ni le moindre souci parallèle, avec quelques textes mais sans prétexte, brutalement, en quelque sorte, comme on le dirait d'une forme d'expression brute. La seconde apparaît comme la conséquence (ou la cause ?) de la première et insiste plus encore sur l'urgence de cette prise de parole dont on pressent qu'elle n'est plus si courante qu'on puisse la gâcher avec une quelconque désinvolture ou l'encombrement intellectuel d'une théorie abstraite. Ainsi, dès les premières secondes, les mailloches entreprennent la caisse claire que suivent cymbales et grosse-caisse et à laquelle répond la voix haut perchée du chanteur. Le vibrato, très vite, insuffle l'épaisseur de l'émotion dans ce mince filet sonore qui grossit rapidement, comme un ruisseau devient torrent sans avoir eu le temps de se charger d'alluvions parasites. La batterie s'enflamme, secrète elle-même les éléments de sa combustion et emprunte au free jazz l'énergie de sa pulsation. Beñat Achiary, emporté par le flux de l'idiome frappé sur les toms, puise dans les ressources cachées de sa nature les accents de sa négritude profonde et, durant un temps, les deux hommes sont noirs, américains de souche et baignés par le blues. Alors, seulement, peut commencer l'intarissable danse des variations, la douceur succédant à la tempête, la tranquillité silencieuse du métal et de la respiration, le jeu des échanges, les blocs percussifs répondant aux cris ou aux scansions, la poésie, toujours, et la violence, de nouveau. Il semble, d'ailleurs que, dans les moments les plus intimes, quand le chanteur explore les plus faibles amplitudes et joue de la délicatesse pour suggérer les plus infimes métamorphoses, le percussionniste se fasse plus discret et suive, dès lors, le mouvement implicite de son partenaire. A l'opposé, dans les passages les plus énergiques pouvant frôler, parfois, l'extrême limite de la violence, Didier Lasserre prend les devant et pousse son compagnon au plus près des abîmes expressionnistes où la voix se déchire en lambeaux rougeoyants, incendiant à la fois la forme et le sens des incantations proférées à la frontière du danger.
Puissance, urgence, pulsation, danger… Telle est donc l'évidence de ce live impatient qui tient parfois de la performance tant les deux hommes se mettent à nu pour affronter les risques qu'ils ont eux-mêmes engendrés. Hors-Ciel touche à l'Enfer et danse sur le fil ténu de son authenticité comme nous les écoutons, fascinés, pris à la gorge dès les toutes premières escarmouches au bord du précipice.